Etats-Unis: « La guerre est le prix de la liberté »

DAVID SWANSON, Counterpunch

Le Musée National de l’Histoire des Etats-Unis et le multi-milliardaire qui vient d’y financer une nouvelle exposition, voudraient vous faire croire que nous allons devoir faire plus de guerres si nous voulons être libres. Peu importe que nos libertés semblent se réduire chaque fois que nous sommes en guerre. Peu importe que des quantités d’autres pays bénéficient de plus de liberté que nous sans avoir fait la guerre. En ce qui nous concerne, la guerre est le prix de la liberté. C’est pourquoi cette nouvelle exposition s’intitule: « Le prix de la liberté : les Étasuniens en guerre. »

Lguerre-irak‘exposition s’ouvre sur ces mots: « Les Étasuniens sont allée à la guerre pour conquérir leur indépendance, agrandir leur territoire, définir leurs libertés et défendre leurs intérêts dans le monde. » Ils sont vraiment idiots ces Canadiens qui ont obtenu leur indépendance sans faire la guerre, n’est-ce pas ? Imaginez tous les gens qu’ils auraient pu tuer ! L’exposition est étonnamment assez honnête en ce qui concerne l’impérialisme, en tous cas des premières guerres. Il est bien spécifié, même si cet aveu est accompagné des justifications d’usage, que l’un des objectifs de la guerre de 1812 était de conquérir le Canada.

Par contre, en ce qui concerne la seconde partie de l’exposition: « … définir leurs libertés et défendre leurs intérêts dans le monde », le texte de présentation est proprement scandaleux. L’exposition, du moins pour ce que j’ai pu en voir sur Internet, n’explique absolument pas en quoi une guerre peut aider à « définir nos libertés ». Et, inutile d’ajouter que c’est le gouvernement, et pas les « Étasuniens » qui croit avoir des « intérêts dans le monde » qui doivent être « défendus » par la guerre.

L’exposition est un tissu de mensonges et de falsifications. La guerre civile étasunienne est présentée comme « le conflit le plus meurtrier des Etats-Unis. » Vraiment ? Parce que les Philippins ne saignent pas ? Ni les Vietnamiens ? Ni les Irakiens ? Voilà ce que nous enseignons à nos enfants! La guerre espano-étasunienne est présentée comme une tentative de « libérer Cuba » et tutti quanti. Mais c’est par omission que l’exposition pèche le plus. Elle passe sous silence les faux prétextes utilisés pour déclarer les guerres, elle ignore ou minimise hypocritement les morts et les destructions. Elle expédie rapidement les guerres qui sont trop récentes pour que nous puissions les regarder en face.

L’exposition fournit aux enseignants un manuel qui est supposé recouvrir les 12 dernières années de guerre (qui ont causé la mort de 1,4 million personnes rien qu’en Irak) mais qui en fait ne parle que des événements du 11 septembre. Il commence ainsi:
« Le 11 septembre a été une épouvantable tragédie. Les attaques dévastatrices perpétrées par des terroristes d’al Qaeda sur le territoire étasunien ont fait 3 000 morts et déclenché une guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis. Les événements de cette journée auront des conséquences sur les décisions sur la politique intérieure et étrangère pendant encore de nombreuses années. A 20H46, le 11 septembre 2001, un avion de ligne a percuté la tour du nord du World Trade Center de New York. Les pompiers et les sauveteurs se sont précipités sur les lieux. Comme on commençait à diffuser les premières images à la TV, les spectateurs horrifiés ont pu voir le second avion percuter la tour du sud à 21H03. Trente minutes plus tard, un troisième avion s’est écrasé sur le Pentagone. Un autre avion qui se dirigeait vers Washington, D.C., s’est écrasé en Pennsylvanie après que les passagers se soient opposés aux pirates de l’air. Le pays a chancelé. Mais les Étasuniens ont décidé de répliquer inspirés par les paroles d’un des passagers qui ont fait échouer la dernière attaque : ‘Vous êtes prêts les gars? On y va!’  « 

En parlant avec des enseignants qui ne sont pas des sociopathes, on s’aperçoit que ce genre « d’enseignement » dispensé par nos musées a un impact épouvantable sur les étudiants. Il faut lire Teaching About the Wars (étudier les guerres avec les élèves, ndt) qui vient de sortir. Le livre est écrit par des enseignants qui essaient de fournir à leurs étudiants une analyse des guerres plus complète et plus honnête que ce qu’on trouve d’ordinaire dans les livres de classe dont beaucoup sont encore pires que l’exposition dont je viens de parler. Ces professeurs/auteurs affirment que lorsqu’un enseignant prétend ne pas avoir d’opinion, il enseigne aux enfants la paresse morale. Prétendre être indifférent à ce qui se passe dans le monde apprend aux enfants à ne pas se soucier de ce qui se passe dans le monde. Selon eux, les enseignants doivent avoir un point de vue mais en fournir d’autres à leurs élèves pour leur enseigner l’analyse critique, le doute, et le respect des opinions des autres.

D’après eux, on ne devrait pas inciter les étudiants à rejeter en bloc toutes les déclarations officielles ni à penser que la vérité est inatteignable. Il faut au contraire former leur esprit critique pour qu’ils puissent évaluer le degré de vérité de ces déclarations et se faire leur propre opinion. Jessica Klonsky écrit:

« Parmi les cours sur les médias que j’ai donnés, un de celui qui a eu le plus d’effet comprenait un exercice de comparaison entre deux points de vue médiatiques. J’ai d’abord montré les premières 20 minutes de ‘Salle de contrôle’, un documentaire en Arabique de Al Jazeera, la chaîne de TV internationale du Qatar. Et beaucoup de mes étudiants ont réalisé pour la première fois qu’il n’y avait pas que les soldats qui mouraient pendant les guerres. »

Les soldats étasuniens représentent 3 pour cents des morts de la guerre en Irak de 2003-2011. Ces élèves n’avaient jamais entendu parler des 99,7 autres pour cents. Apprendre ce que la guerre est réellement est certainement une des importantes leçons qui manquent dans notre système d’éducation.

Un autre sujet de cours important porte sur qui déclare la guerre et pourquoi. Bill Bigelow présente un modèle de cours qui permet à des enseignants de mettre leurs élèves face à des situations réelles mais en changeant les noms des pays. Ils peuvent discuter de ce que les pays auraient dû faire avant d’apprendre que l’un des pays est le leur et avant d’apprendre ce qu’il a fait en réalité. Puis ils peuvent commenter ses actions. Bigelow commence aussi son enseignement sur la « guerre contre le terrorisme » en demandant aux étudiants de définir le mot « terrorisme » (et non pas en s’attaquant les uns les autres, ce qui est sans doute la manière dont le Musée National d’Histoire Etasunienne recommanderait de « définir » ce mot).

Un professeur termine son cours sur le sujet en demandant « Quelle différence pensez-vous que cela ferait si tous les élèves du pays avaient la discussion que nous avons aujourd’hui? » Il est clair qu’une question de ce genre encourage les futurs enseignants parmi ses étudiants à faire bénéficier leurs futurs élèves d’un niveau d’enseignement qui n’a plus rien à voir avec la mémorisation des dates de batailles présentée par le professeur comme un bon moyen d’impressionner les autres.

Un bon enseignement peut-il concurrencer le Musée de l’air et de l’espace sponsorisé par Lockheed Martin, les jeux vidéos, Argo, Zero Dark 30, les mensonges sophistiqués des recruteurs, le Projet de Commémoration du Vietnam, l’instrumentalisation du drapeau par les réseaux de télévision, les fascistes assurances d’allégeance quotidiennes et le manque de perspective d’une vie meilleure sur d’autres bases. Parfois oui. Et de toutes façons plus il se répand, mieux c’est.

Un des chapitres de Teaching About the Wars décrit un programme pour établir des contact entre des élèves étasuniens et des élèves d’Asie occidentale par le biais de vidéos discussions. Cela devrait faire partie de l’éducation de tout les jeunes. Je vous garantis que les « pilotes » de drones que notre gouvernement utilise pour établir à distance des liens en temps réel beaucoup plus destructeurs avec des pays étrangers n’ont jamais parlé à de petits étrangers quand ils étaient jeunes.

David Swanson est l’auteur de War is a Lie. Il habite en Virginie.

Pour consulter l’original: suivre ce lien.

 

Traduction: Dominique Muselet

 

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