L’Europe et le dégoût du “citoyen”

Philippe Grasset, Dedefensa

Europe… En effet se pose plus que jamais la question de la “citoyenneté” européenne lorsqu’on mesure le gouffre abyssal entre l’action de l’Europe dite-institutionnalisée, et le sentiment des Européens de différentes nationalités vis-à-vis de l’Europe. Le phénomène, notamment répercuté par Eurobaromètre, mais aussi par d’autres données statistiques, est particulièrement impressionnant en cette année 2013. Il reflète une énorme évolution psychologique prenant en compte la multiplicité des conditions de crise et élaborant une nouvelle vision de l’Europe.

On trouve ci-dessous un texte de Vladimir Nesterov, de Sytrategic-Culture.org, du 19 mai 2013 sur cet aspect de la situation européenne. On y trouve, essentiellement pour notre propos qui concerne l’équilibre psychologique des perceptions, l’effondrement de la confiance de ses “citoyens” dans l’Europe ; on y trouve également, comme causes opérationnelles constante de cette évolution catastrophique, la situation du chômage dans les pays de l’UE, celle du chômage des plus jeunes, etc. L’article cite un expert du Conseil Européen sur les Relations Extérieures, observant que«la plus grave menace serait de sauver l’euro et de perdre le citoyen européen…» Certes, sauver l’euro ce n’est pas encore fait, mais perdre le “citoyen européen” c’est comme si c’était fait.

«Les données d’Eurobaromètre, l’organisme de sondages de l’Union Européenne, analysées par le Conseil Européen sur les Relations Etrangères, un think tank, révèlent un déclin prodigieux de la confiance en l’Union Européenne – un vrai choc pour Berlin, la vraie capitale européenne, et Bruxelles, la capitale officielle. Le taux de confiance en L’UE est au plus bas. l’Euroscepticisme fait recette dans le sud de l’Europe qui est frappé plus fort par la crise…

»La chute la plus importante de la foi en l’UE a été enregistrée en Espagne où le marché immobilier et le système bancaire se sont effondrés et où les prêts de la zone Euro et le chômage galopant se sont combinés pour produire 72% de personnes “qui n’ont plutôt pas confiance” en l’UE et seulement 20% “qui ont plutôt confiance”. En comparaison, en 2009 le chiffre était de 56%. En Italie, le chiffre est tombé de 51% à 31%.

»La confiance en l’UE a aussi chuté dans des pays relativement prospères. Il y a 5 ans, 56% des Allemands “avaient plutôt confiance” en l’UE alors que maintenant 59% “n’ont plutôt pas confiance”. En France, la défiance est passée de 41% à 56%. En Italie, où la confiance du public dans l’Europe a été traditionnellement plus grande que celle de la classe politique nationale, la défiance de l’Europe a presque doublé, passant de 28% à 53%. En Angleterre, où l’Eurobaromètre enregistre régulièrement une majorité d’Eurosceptiques, la défiance est passée de 49% à 69%, le plus haut niveau d’Europe à l’exception du spectaculaire retournement de l’Espagne.

»José Ignacio Torreblanca, chercheur émérite membre du think tank le Conseil Européen sur les Relations Etrangères et directeur de son bureau de Madrid, compare la hausse du scepticisme qui envahit l’Europe à un virus auquel personne ne peut échapper. Le continent entier est infecté, selon le savant espagnol, “le résultat le plus surprenant est que presque tous les Européens se voient comme des victimes” précise Torreblanca. “Les pays créditeurs comme les pays débiteurs ont l’impression d’avoir perdu le contrôle sur ce qui se passe”. L’analyse qu’il fait de ces données l’amène à conclure “qu’il y a une forte corrélation entre la situation économique et la confiance dans l’UE”. L’expert souligne que “les gens sont forcés d’accepter des décisions parce qu’il n’y aurait pas d’alternative”. Il indique qu’on a demandé aux Allemands d’approuver l’un après l’autre des plans de sauvetage parce qu’il n’y avait pas d’alternative; les Européens du sud ont dû accepter de plus en plus de mesures d’austérité. A son avis “le principe de la démocratie est invalidé car la démocratie ce n’est pas seulement élire des gens mais aussi choisir entre différentes possibilités. Quand il n’y a plus d’alternative, la désaffection augmente”. La pire menace serait de sauver l’Euro mais de perdre les citoyens européens, a prévenu Torreblanca. […]

»La hausse exponentielle du chômage est la conséquence directe de la récession. Eurostat, l’officine de statistiques de l’UE, a publié de nouvelles données qui montrent que pour la première fois dans la zone Euro le chômage a atteint 12% en février 2013 (il était à 10,9% l’année dernière). Dans l’UE des 27, la taux est de 10,9%, un peu plus que les 10,2% de février 2012. Au total, dans la zone Euro, le nombre de personnes qui cherchaient du travail en février avait grimpé à 19,071 millions, presque deux millions de plus que l’année précédente. Pour l’UE des 27, le nombre total de chômeurs avait atteint 26,338 millions, soit deux millions de plus qu’en 2012.

»Le chômage est plus élevé dans la zone Euro que dans les autres états européens. Cela fait réfléchir. Vaclav K, le dirigeant de la République Tchèque, avait peut-être raison d’empêcher son pays de rentrer dans la zone Euro. Une chose est sure, le chômage tchèque est seulement de 7,2%, soi deux fois moins que les 14,6% de la Slovénie voisine.

»Voilà les statistiques état par état de la zone Euro (en allant du plus élevé au moins élevé) : Grèce – 26.4%, Espagne – 26.3%, Portugal – 17.5%, Slovaquie – 14.6%, Lettonie – 14.3%, Irlande – 14.2%, Chypre – 14%, Lituanie – 13.1%, Bulgarie – 12.5%, Italie – 11.6%, Hongrie – 11.2%, France – 10.8%, Pologne – 10.6%, Estonie – 9.9%, Slovénie – 9.7%, Suède – 8.2%, Finlande – 8.1%, Belgique – 8.1 %, Grande Bretagne – 7.7%, Danemark – 7.4%, la république Tchèque – 7.2%, Roumanie – 6.7%, Malte – 6.6%, Pays-Bas – 6.2%, Luxembourg – 5.5%, Allemagne – 5.4%, Autriche – 4.8%. Selon la Commission Européenne, le taux de chômage est “la tragédie de l’Europe” … “Ces taux de chômage inacceptables sont une tragédie pour l’Europe et prouvent à quel point la crise qui frappe certains pays de la zone Euro est grave. L’UE et ses états membres doivent mobiliser tous les instruments disponibles pour créer des emplois et retrouver une croissance durable”, a déclaré Laslo Andor, le Commissaire de l’Emploi et des Affaires Sociales.

»En réalité le chômage est beaucoup plus élevé parce que ceux qui ont cessé de chercher du travail et ceux qui ne sont pas enregistrés sur le marché du travail ne sont pas repris dans les statistiques. Et les employés à temps partiel et les personnes qui touchent de très bas salaires non plus.

»Les pays du sud de l’Europe, les Pyrénées (Espagne, Portugal), Grèce, Chypre et Bulgarie, sont des zones dévastées. Le taux de chômage est de 58.4% pour la Grèce, 55.7% pour l’Espagne, 38.2% pour le Portugal et 37.8% pour l’Italie. Les dynamiques du marché du travail confirment les alarmantes prévisions de la Commission Européenne selon qui la montée du chômage devrait se poursuivre pendant toute l’année 2013 avant de se stabiliser à un niveau record dans la première moitié de 2014. Selon l’organisation Internationale du Travail, les trois catégories de personnes qui sont le plus frappées sont les jeunes, les chômeurs de longue durée et les travailleurs peu qualifiés. Un jeune sur quatre est au chômage. Le chiffres est encore plus élevé en Grèce et en Espagne. Le seul pays où le chômage des jeunes n’a pas augmenté est l’Allemagne.

»Quelqu’un a dit que la jeunesse est un “baromètre de la révolution”. Comme elle manque de maturité sociale, la jeunesse peut engendrer toutes sortes de changements dans la société. Le rôle de la jeunesse dans les “printemps arabes” est bien connu. Peut-on exclure une sorte de “printemps européen”? Les experts de l’Organisation Internationale du Travail pensent qu’il y a 12% de plus de chance que la population ne se soulève qu’avant la crise. Plus la situation économique se dégrade, plus la probabilité d’agitation sociale augmente. La menace de soulèvements se précise à Chypre, en Italie, au Portugal, en Espagne, en Slovénie et dans la République Tchèque. Elle s’est estompée en Allemagne, Finlande, Belgique et Suède.

» Un tel record de chômage augmente le risque d’agitation sociale dans l’UE, selon l’Organisation Internationale du travail de l’ONU (ILO), une agence de l’ONU spécialisée dans le droit de travail. Elle conseille aux politiciens de renoncer à l’austérité et de créer des emplois. “Quand le chômage atteint les niveaux qu’il a atteint aujourd’hui – que la pauvreté augmente et que la protection sociale diminue – alors le danger d’agitation sociale croit en proportion”, a déclaré Miguel Angel Malo, professeur d’économie à Salamanque et expert économique de l’ILO. Le lien direct entre la poursuite d’une économie libérale et l’augmentation de la menace de soulèvements est évident, c’est un fait que personne ne conteste.»

Pour consulter l’original: suivre ce lien.

Traduction des parties en Anglais: Dominique Muselet

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