Égypte: dilemme d’un État entre impérialisme et islamisme.

Par Camille Loty Malebranche

C’est une redondance dans l’histoire de la succession politique, en contexte de crise économique et de faiblesse institutionnelle héritées de prédécesseurs inaptes ou corrompus, tout nouveau tenant du pouvoir court le risque de devenir bouc émissaire de la gaucherie héritée de ses devanciers. 

En pensant à ce billet sur l’Égypte, j’avais d’abord en tête, le titre « dilemme de la démocratie égyptienne », puis je me suis ravisé vu l’impropriété du terme dans une occurrence où il faudrait spécifier au substantif démocratie, l’un de ces deux prédicats: militaire ou islamiste. La démocratie, malgré tous les avachissements subis, toutes les torsions et contorsions adjectivales connues, tous les accoutrements qu’on lui inflige, n’a quand même pas encore atteint ce stade extrême de ridiculité grimaçante dans son énonciation. Toutefois, les évènements actuels d’Égypte soldés par le coup d’État connu, constituent bien un butoir à la prétention démocratique du processus électoral ayant amené Morsi à la tête de l’État, quand on sait que le seul vernis démocratique, qui est aussi le garde-fou de la stabilité des États dans le contexte oligarchique mondial, est le retour cyclique des élections! Le renversement militaire de Mohamed Morsi, la chasse de l’armée aux frères musulmans auxquels appartenait le président renversé, le silence de l’occident, notamment des Etats-Unis qui, sans  nul doute, sont les premiers profiteurs de la déposition de Morsi même s’ils n’ont pas directement commandité le coup d’État, constituent un précédent dangereux où la manipulation de meneurs de foule est susceptible de devenir une manne pour des secteurs corrupteurs de toutes tendances qui peuvent envisager, à leur gré, d’orchestrer des désordres planifiés pour chambarder l’État et faire régner leur ordre.

Le coup d’État contre Morsi est en soi une ironie sinistre des militaires qui ont dirigé et dominé politiquement l’Égypte depuis au moins un demi-siècle. Domination qui aura été en conformité totale avec les moindres vœux et desideratas du Département d’État et d’Israël. Car après le nationalisme panarabiste de Nasser et les débuts louables de Sadate avant son revirement au service des Etats-Unis, revirement qui lui aura valu tous les honneurs de l’occident, dont le prix Nobel de la paix pour avoir lâché les arabes et fait une paix de perdant avec Begin, c’est l’armée, entièrement à la solde des Etats-Unis, qui règne en Égypte. Les trente ans de Moubarak où le peuple fut sous la férule des militaires, ont été de fait placides sans bruit de coup de force d’un autre général contre le général président. Quand on sait que la corruption la plus extrême et la répression la plus brutale sévissait sous Moubarak et que les conditions de vie du peuple en général, surtout celles de la jeunesse, piétinaient dans l’incertitude, la pauvreté sous la rudesse militaire du pouvoir, sans respect des libertés citoyennes, ce qui a engendré la frustration populaire qui a renversé Moubarak, il faut se dire que le but de l’armée par son coup d’État, n’est certainement pas d’implanter un tant soit peu l’État de droit ni même de pallier aux souffrances du peuple, mais de garder le contrôle direct des institutions étatiques derrière un président faible et fantoche que l’on élira sous peu pour calmer le peuple en colère. Car ici, il faut comprendre que ce sont les conséquences de la gabegie économique de la dictature des présidences de Sadate et de Moubarak, conséquences donc de la gestion désastreuse de l’armée, qui rendent le pays difficile à diriger par tout nouveau gouvernement civil issu des urnes.

 L’islamisme non totalement aligné et soumis, une exécration de l’occident.

L’occident n’a nulle aversion de l’islamisme en soi, il hait comme en tout autre domaine – dans cette obsession qu’il a de vouloir tenir hommes et choses sous son sceptre hégémonique pour les faire selon sa volonté – ce qui, du courant islamiste, échappe à son contrôle. 
Un autre aspect du dilemme égyptien, est que les Etats-Unis – ne dominant pas la mouvance politique des frères musulmans malgré la relative bénignité de Morsi et le peu de marge de manœuvre desdits frères musulmans aux commandes d’un pays dont l’économie sinon tributaire de l’aide étasunienne, en reçoit un support substantiel – n’ont jamais vraiment accepté la présidence de Morsi. Au cœur du Moyen-Orient dans le Machrek explosif où la géostratégie des uns et des autres entend affermir leurs arrières et poser des pions pour le futur, si un islamisme au pouvoir n’est pas tout à fait un allié servile, totalement aligné à l’occident, exactement comme celui du Qatar ou de l’Arabie saoudite, il vaut mieux pour l’occident, de l’écarter. Surtout quand cet islamisme à la présidence est de popularité controversée et donc facile à évincer!
Ainsi, se joue donc la sorte de farce politique de l’État égyptien, farce qui, si elle n’impliquait avant tout le sort de tout un peuple, serait simplement de la ridicule gesticulation hilarante, bouffonnerie entre gendarmes politicards d’un pays satellite et politicailleurs cravatés de la Maison Blanche. Néanmoins, par sa dimension populaire où le peuple engagé ne se laissera plus faire ni par les militaires ni par les islamistes, lesquels vont respectivement tenter selon leur soutien idéologique pro-étasunien et religieux, l’avenir de l’Égypte nous paraît aux orages, le pays peut basculer dans une suite de convulsions ponctué de heurts entre impérialisme et islamisme. La répétition du chahut du pouvoir par le peuple pugnace peut – vu l’antidémocratisme des deux protagonistes politiques en scène, à moins d’une improbable révolution populaire réussie – faire du pays des pyramides, une terre d’instabilité chronique, un espace d’aporie politique dont seuls profiteront les hégémonistes étasuniens, leurs alliés impérialistes occidentaux dans cette chasse à courre géopolitique au Machrek, et, bien sûr, leurs exécutants sur place, que sont les hauts gradés de l’armée.

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CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

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