LES RELATIONS DE L’ALGÉRIE AVEC LA CHINE

Au lieu de donner un poisson à quelqu’un apprend lui à pêcher.
Mao Tsé Toung.

6a00d8345160eb69e20120a65b78a6970b-800wiIl fut une époque où la Chine de Mao s’inspirait des Maghrébins. On rapporte que lors de la visite de la première délégation du Gpra conduite par le président Ferhat Abbas, le grand Mao sollicité sur la façon de conduire la révolution, leur conseilla de s’inspirer de l’émir Abdelkrim El Khattabi le Rogui qui tint en échec une coalition hispano-franco-anglaise de 500.000 hommes et plusieurs dizaines de généraux pendant l’épopée de la guerre du Rif. La stratégie de Abdelkrim inspira aussi beaucoup d’autres révolutions dont la vietnamienne avec Hö Chi Minh. Voilà pour l’histoire qui doit nous servir de référent (1)

La visite du Premier ministre Abdelmalek Sellal a pour but de consolider les relations et lancer dans le cadre du plan quinquennal 2015 -2019 un partenariat d’exception. L’Algérie encourage «vivement» les investisseurs chinois à s’impliquer davantage dans la réalisation des programmes et projets structurants. Avant de décrire ce que l’on pourrait attendre de Chine, nous allons décrire brièvement la force tranquille de ce pays. A tort nous pensons que ce qui vient de la Chine ce sont des équipements bas de gamme. Rien n’est moins vrai! La Chine exporte aussi du haut de gamme dans pratiquement tous les domaines, c’est le faible coût des achats et le faible pouvoir d’achat qui leur fait choisir des équipements de moindre qualité. Nous devons retenir que la Chine, c’est à la fois, l’atelier du monde dans tous les domaines, la ferme du monde, c’est aussi la centrale énergie renouvelable du monde.

La Chine et les énergies renouvelables

La Chine au premier trimestre 2015 a produit en énergie solaire autant que la France pour une année, c’est-à-dire une augmentation de 5.04 gigawatts. Les investissements dans la part des combustibles non fossiles (hydroélectrique, éolienne, solaire…) ont considérablement augmenté. Puisqu’il possédait peu de pétrole et de gaz, à peine 6% des réserves mondiales, le pays était contraint de les importer. Ces importations ont créé une dépendance dangereuse pour un pays longtemps habitué à ne compter que sur ses propres ressources. Les efforts que l’on observe depuis quelques années dans EnR font simplement partie d’une nouvelle étape de la politique. Le XIIème plan quinquennal prévoit d’ailleurs une réduction de 17% des émissions de dioxyde de carbone par unité de PIB entre 2010 et 2015 et une part de 15% d’énergie verte dans le mix énergétique en 2020. Le charbon compte encore plus de 60% du mix énergétique. (2)

La Chine est déjà passée par l’étape où elle développe une industrie solaire et éolienne low cost, capable de rivaliser avec les producteurs européens et américains. A partir des années 2000, en 2004 pour être exact, le pays a imposé un part de matériau local dans la construction des parcs éoliens. De 50% d’abord, puis de 70%. Cette politique a incité les leaders occidentaux du marché à installer leurs usines dans le pays. Quelques noms d’entreprises chinoises ont commencé à émerger, comme Sinovel ou Goldwind. Dans le solaire, la démarche: les groupes chinois sont ainsi arrivés sur les marchés occidentaux avec une offre low cost, jusqu’à 40% moins chère sur les panneaux solaires par exemple. Les investissements dans les EnR de la Chine sont immenses, 90 milliards de dollars sur la seule année 2014 (2).

L’éducation et l’enseignement supérieur en Chine

Les performances de la Chine n’ont pas jailli du néant. La Chine culmine dans les classements internationaux. La démesure de la compétence est adossée à des écoles performantes où l’élève fait 31 heures /semaine et où l’étudiant ne fait pas moins de 40 heures par semaine quand on sait qu’en Algérie c’est au plus deux fois moins à l’université. Trois matières principales dominent: le chinois, les mathématiques et l’anglais. Résultat des coures: les Occidentaux viennent observer in situ les méthodes chinoises d’enseignement. Les Anglais ont au moins l’originalité d’aller voir les systèmes éducatifs les plus performants – on aurait pu citer Singapour (particulièrement pour les mathématiques) ou la Corée du Sud à côté de Shanghai, qui non seulement est en tête des classements, mais triomphe chaque année depuis au moins dix ans dans les Olympiades de maths. Beaucoup d’appelés, très peu d’élus.

Loin de s’endormir sur ses lauriers, la Chine continue à propager une culture de l’évaluation des pratiques éducatives. Cela fait bien longtemps qu’élèves et écoles sont évalués en fonction de leurs résultats en lecture, mathématiques, sciences. Le ministère de l’Éducation chinois a introduit un système complémentaire d’évaluation de la qualité des écoles primaires et secondaires qui est basé sur la déontologie des cadres et des professeurs, sur la qualité de leur enseignement et sur le développement de l’intérêt des élèves. De plus, l’entrée à l’université est indépendante du diplôme de fin d’études secondaires. La fin du lycée est ponctuée par un examen régional: le Gâozhông bìyè kaoshì sans finalité. Seul un tiers des diplômés rentre à l’université, le reste est orienté vers la formation professionnelle avec la possibilité de revenir à l’université et même de s’instruire à son rythme dans le cadre des universités virtuelles.

La politique de la Chine à l’international

La particularité de ce grand pays est de s’adapter à la demande. Ils vibrent à la fréquence de leur partenaire et selon le niveau qualitatif et quantitatif de la demande. Ainsi, avec l’Allemagne grande nation technologique, la coopération est différente: la Chine est devenue le plus grand investisseur en Allemagne en 2014 avec un nombre record de projets d’investissement. En 2014 la Chine a investi dans 190 nouveaux projets innovateurs dans la plus grande économie d’Europe, ce qui représente une croissance annuelle de 37%, Selon le rapport, l’électronique et le semi-conducteur, l’ingénierie mécanique, les services financiers, l’information et la technologie des télécommunications, ainsi que les logiciels ont été les principaux secteurs qui ont attiré la plupart des capitaux chinois. (3)

La Chine aide-t-elle l’Afrique?

La Chine qualifie son aide de coopération Sud-Sud avec les pays africains. Plusieurs principes régissent cette aide: l’égalité entre les partenaires, les bénéfices mutuels, la non-ingérence dans les affaires intérieures. Elle se concrétise par des dons destinés à réaliser des projets sociaux (écoles, hôpitaux, etc.) ou culturels (centres culturels, bourses d’études aux Africains dans des universités chinoises), des prêts sans intérêts pour des projets d’infrastructures (routes, chemins de fer, ports,…), une assistance technique (envoi régulier d’équipes médicales, d’ingénieurs agronomes) ou militaire souvent sous-évaluée. (4)

C’est une aide liée, c’est-à-dire que les Chinois consentent des prêts aux pays qui leur ouvrent des marchés. Le fer de lance de cette coopération entre la Chine et l’Afrique est le Forum sur la coopération sino-africaine, le Focac dont la cinquième édition s’est tenue à Beijing en présence de 50 pays africains en juillet 2012. Elle s’est conclue par la mise en place du «plan spécial pour le commerce avec l’Afrique» en plusieurs points: 20 milliards de dollars de prêt aux pays africains dans les 3 années à venir, le financement de multiples projets (écoles, hôpitaux, centres de lutte contre le paludisme, centres pilotes agricoles), 18.000 bourses d’études pour de jeunes Africains, la formation de 30.000 professionnels africains en agriculture ou en santé. Les partenaires ont souhaité rééquilibrer leurs échanges à travers le développement d’autres secteurs: les relations culturelles, les transferts de technologie et le soutien à l’agriculture. Le FMI a reconnu que l’aide chinoise avait contribué à la croissance des PIB nationaux. Le président sud-africain Jacob Zuma semble donner une partie de la réponse: «L’Afrique» a-t-il expliqué «a montré qu’elle contribue au développement de la Chine en lui fournissant des matières premières et en procédant à des transferts de technologie. Ce modèle n’est pas soutenable à long terme» a-t-il conclu en appelant à un partage équilibré des échanges. (4)

La coopération avec l’Algérie

L’Algérie a beaucoup à apprendre de la Chine. L’Algérie compte actuellement près de 40.000 travailleurs chinois, dont 2000 ont acquis la nationalité algérienne. Pékin veut consolider sa place en Algérie. Soit! Mais, il faut le regretter, il n’y a pas transfert de technologie. La Chine est le premier fournisseur de l’Algérie en tout. A partir de 2000 la plupart des grands projets d’infrastructure ont été confiés à la Chine, La China state Construction Corporation (Cscec) (Aéroport d’Alger, autoroute Est Ouest, Grande Mosquée, extension de l’aéroport d’Alger…). L’Algérie est le deuxième partenaire de la Chine en Afrique après le Nigeria mais avant l’Afrique du Sud en 2014 avec 8,2 milliards de dollars La liste est longue, tant la Chine produit tout et l’Algérie, en revanche, importe presque tout. 20% de nos importations en 2014. Cependant, l’Algérie est seulement son 10e client (1,8 milliard de dollars). En clair: la Chine achète très peu de produits algériens, mais exporte beaucoup vers l’Algérie. En plus du commerce, 790 entreprises sont présentes en Algérie notamment dans le BTP Est-ce pour autant suffisant? Non! Quand la Chine a devancé la France, il y eut une réaction toute française: celle de ne pas comprendre que l’Algérie n’est la chasse gardée – en théorie de personne:» Contrairement à la Chine, la France «investit et produit en Algérie» a déclaré M.Pinel, président de la Ccife Algérie (Cciaf), la France ne fait pas que vendre à l’Algérie, mais elle investit et fabrique en Algérie ce qui ne peut être que bénéfique pour les deux parties.

Il est vrai qu’en regardant les statistiques on constate que la Chine est le premier vendeur à l’Algérie mais il est loin d’être le premier investisseur et créateur d’emplois. Les investissements de l’Asie, dont fait partie la Chine, ont créé 3 500 emplois en Algérie, alors que l’Union européenne a créé 40.000 emplois en Algérie, sachant que la France représente 75% des investissements de l’UE.

Quelques idées d’une réelle coopération Sud-Sud au-delà des mots

Monsieur le Premier ministre algérien a plaidé pour un partenariat économique «stratégique» entre les deux pays. Il nous faut imaginer un partenariat winn-winn qui sorte des sentiers battus. Nous allons tenter en tant qu’universitaire d’expliciter comment nous voyons ce partenariat d’exception. L’Algérie a beaucoup à apprendre de la Chine. Pékin veut consolider sa place en Algérie. D’accord! Mais pas en vendant uniquement.

La Chine tient à sa position commerciale et économique dans un contexte de concurrence très dure avec des partenaires européens, Près de 45.000 Chinois travaillent en Algérie dans de nombreux projets. Ce n’est pas suffisant! Car il n’y a pas transfert de technologie. La grande majorité des projets confiés à la Chine le sont dans le social! Avec aussi à la clé la destruction de ce qui restait du tissu industriel incapable de supporter la concurrence chinoise. Sans faire dans la nostalgie, on savait faire beaucoup de choses dont nous avons perdu le savoir-faire au profit du consommer. Il est temps, si la Chine veut aider réellement au décollage qu’elle nous aide à redémarrer sur un bon pied.

Il y a trois domaines qui sont fondamentaux pour le pays.

D’abord la nécessité de mettre en place une réelle transition énergétique basée sur le développement des énergies renouvelables. La Chine est leader et le prix du kWh renouvelable est équivalent à celui issu du gaz naturel avec la pollution en moins. Nous devrions examiner cette opportunité en se fixant un objectif réaliste par exemple 30% en 2030 que nous devons tout faire pour atteindre. Cette intégration des énergies renouvelables au bouquet énergétique de l’Algérie est synonyme de développement durable car une calorie exportée est une calorie disponible pour l’exportation ou pour les générations futures. Dans le même ordre, les dizaines de milliers de logements construits par les Chinois devraient répondre aux normes d’économie d’énergie, notamment par la mise en place de chauffe-eaux solaires et là c’est toute une industrie que l’on pourrait mettre en place et qui créerait de la richesse. Le moment est venu de passer de l’ébriété énergétique actuelle à la sobriété énergétique par des économies nécessaires et par la détermination à marche forcée vers le développement durable. Un pays comme la Chine peut nous aider à faire le saut qualitatif.

Le deuxième projet aussi important est celui du développement de projets structurants dans le Sud. Le but est de créer une dizaine de villes nouvelles attractives avec les commodités en logements (une partie de ceux du Nord,) pour développer l’agriculture et les énergies renouvelables avec la disponibilité de forages pour l’eau et de l’électricité. C’est une réelle alternative qui permettra de revitaliser le Schéma national d’aménagement du territoire (Snat) en commençant par la dorsale In Salah-Tamanrasset (700km) avec la mise en place de plusieurs villes avec cette formidable jeunesse à qui on donnerait les moyens de cultiver, de bâtir, de créer, en un mot de se sentir utile pour le pays, de faire du Sahara, une seconde Californie. Méditons sur le fait que Marrakech qui est un véritable jardin est à la même latitude que notre Sahara!

Le troisième projet est celui de la production de l’intelligence. Il devrait aboutir, en toute logique à la mise en place d’une université technologique financée par la Chine. Une université modèle – une université de 50 ans d’amitié – conçue où seraient enseignées en chinois et en anglais les technologies de demain et les vrais métiers pour lesquels un réel transfert sera réalisé. Cette université serait aussi la vitrine de la Chine et de l’Algérie pour l’Afrique. Dans ce cadre, l’aide de la Chine dans la fabrication des équipements pédagogiques que nous importons actuellement en totalité pour des centaines de milliers de dollars. Une politique déterminée et rationnelle permettra graduellement d’intégrer un savoir-faire national irréversible et perfectible qui est aussi l’un des facteurs du démarrage de la recherche
En définitive, nous ne devons jamais oublier que la Chine avait reconnu le Gpra trois jours après la proclamation et l’Algérie combattante en lui fournissant les moyens de sa lutte. C’est un autre combat que mène l’Algérie pour la place dans un monde de plus en plus chaotique. Nous avons plus que jamais besoin de l’amitié sincère de la Chine, pour nous permettre de passer à une autre étape du développement.

Mettons en oeuvre ce que disait Mao: «Apprenez-nous à pêcher, apprenez-nous à être autonomes, à être autosuffisants», le commerce n’en partira pas, mais il changera de dimension. Un proverbe chinois: «Si vous voulez aller plus vite, allez seuls, mais si vous voulez aller plus loin, allez ensemble.» Nous voulons faire le chemin ensemble. Faisons-le. Les Algériens vous seront reconnaissants dans cent ans, dans mille ans, que vous avez contribué à la science par la mise en place de ce temple du savoir seul vrai trait d’union entre les cultures et les peuples

1. Chems Eddune Chitour http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/55494-L%C2%B4%C3%A9pop%C3%A9e-de-l%C2%B4Emir-Abdelkrim.html

2. http://www.atlantico.fr/rdv/atlantico-green/boom-panneaux-solaires-en-chine-c-est-mainte-nant-et-voila-pourquoi-va-chauffer-florent-detroy-2112476.html#rOw R5ZYSFP8bF7LL.99

3. http://french.xinhuanet.com/2015-04/27/c_134189256.htm


4. http://www.ritimo.org/article641.html

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

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