Ave Hollande !

Les chemins escarpés d’une refondation

«L’Europe supranationale, c’est l’Europe sous commandement américain. Les Allemands, les Italiens, les Belges, les Pays-Bas sont dominés par les Américains. Les Anglais aussi, mais d’une autre manière. Alors, il n’y a que la France qui ne soit pas dominée. On met la France en quarantaine.»
Le général de Gaulle (Propos rapportés par Alain Peyrefitte)

hollaneFrançois Hollande sera aujourd’hui parmi nous. Ave François les Algériens qui ont souffert vous souhaitent la bienvenue. On dit que votre passage en Algérie (le deuxième) serait axé sur l’économique et le politique. Bien. Nous allons dans ce qui suit vous faire part de notre profonde amertume, même si en tant qu’intellectuel algérien «on se mette comme le dit si bien Jean-Paul Sartre, on se mêle de ce qui ne nous regarde pas», en France.

Que reste-t-il du socialisme à dimension planétaire?

Le socialisme représentait pour nous une utopie, un horizon pour l’humanité. Beaucoup d’entre nous ont vibré en 2012 à votre élection et avions apprécié la fameuse anaphore: «Moi Président…» Nous pensions à tort que Le Grand Soir était arrivé. Pauvres de nous! Naïfs incorrigibles.

Matthieu Croissandeau, rédacteur en chef de L’Obs écrit avec sa lucidité coutumière: «C’est un sentiment étrange, une curieuse impression. La gauche est au pouvoir depuis trois ans et puis… rien. (…). Sur le plan économique comme sur celui de la sécurité, sur le front budgétaire comme sur la scène diplomatique, on peine à voir ce qui distingue la politique d’aujourd’hui de celle menée hier par la droite. Nulle inflexion majeure, nul virage serré, nulle amélioration. Jour après jour, la France continue de se libéraliser, de se précariser, de se recroqueviller. Au nom d’un sacro-saint principe de réalité, le pouvoir socialiste taille dans les dépenses publiques et baisse les charges. Il surveille, expulse, fait la guerre, vend des armes et serre même la main à des despotes peu recommandables… Le PS aurait-il viré à droite? (…)
Sur le papier, on le sait bien, gauche et droite ne sont pas synonymes. Mais, au-delà des mots, dans la pratique, que reste-t-il des vieux clivages? L’analyse au cas par cas des chantiers majeurs du quinquennat montre combien les socialistes français ne s’encombrent plus de tabous ni de totems. (…) Quand cela a-t-il commencé? Lorsqu’ils ont choisi pour seule boussole l’orthodoxie budgétaire? Lorsqu’ils se sont mis à clamer haut et fort leur amour de l’entreprise plutôt que celui des travailleurs? (…) Car si la gauche se contente d’expédier les affaires courantes, elle perd son âme et sa raison d’être. Comment s’étonner, dans ces conditions, que les socialistes se montrent incapables d’opposer un récit charpenté à la déferlante réactionnaire et au déclinisme ambiant? (…) A entendre les socialistes se défendre, la gauche n’aurait tout simplement plus les moyens d’être de gauche, comme si tout se résumait au porte-monnaie. (…) Faute d’idées, faute de liens avec les intellectuels, faute d’ouverture à la société civile, le PS se résume aujourd’hui à son plus simple appareil.» (1)

Jean-Christophe Cambadélis premier secrétaire du PS déplore pour sa part, que la gauche, depuis 2012, ait renoncé à combattre et ait reculé devant un «bloc réactionnaire majoritaire». Devant le discours décliniste dominant, la gauche semble incapable d’incarner une part d’espérance. La faute à qui? La faute à la gauche. Le combat s’est émoussé. Elle a trop utilisé les mots de la droite, comme l’a dit Christiane Taubira?

Pour Jean-Pierre Chevènement:«La gauche est à la fin d’un cycle. Depuis le référendum de 1992 sur le traité de Maastricht et en fait depuis 1983, le Parti socialiste refondé à Epinay en 1971 ne peut plus se dire socialiste, ce que Manuel Valls a d’ailleurs entériné quand il a proposé que le Parti socialiste change de nom. Le PS bénéficie d’une rente de situation institutionnelle: il revient aux affaires quand le rejet de la droite est trop fort, en 2012 par exemple. A défaut de projet social, il propose des réformes sociétales. Depuis 1984, le Front national file sa pelote. Jean-Luc Mélenchon, malgré ses qualités de tribun, a échoué à faire surgir un «Syriza» à la française. Nous allons donc entrer dans une zone de tempêtes politiques. (…) Le ministre de l’intérieur actuel a fait ce qu’il fallait dans son domaine. Mais il faut mettre de la cohérence dans toute notre politique: aimer et faire aimer la France si on veut que les jeunes issus de l’immigration aient vraiment envie de s’y intégrer. Faire respecter par tous la loi républicaine et son esprit. Mettre fin aux incohérences de notre politique étrangère: on ne peut pas prétendre combattre à la fois Daesh et Bachar el Assad en Syrie: entre deux maux, il faut choisir le moindre. En Irak, on a abattu Saddam Hussein: c’était un dictateur certes, mais laïc et moderniste. Il faut un Irak fédéral si on veut couper Daesh des populations de l’Ouest irakien. Il n’était pas intelligent de plonger la Libye dans le chaos, pour récolter le terrorisme djihadiste au Mali et dans le Sahel (…) Il faut rompre avec ce qu’Hubert Védrine a appelé l’Irreal-politik. Comme disait Jaurès: «Si on veut aller à l’idéal, il faut commencer par comprendre le réel.» (2)

Les relations internationales selon la gauche de ce 3e millénaire

Pour le philosophe Michel Onfray interviewé par le Nouvel Observateur: «Le PS est désormais ancré à droite hélas, absolument, totalement. C’est une évidence depuis la fameuse ouverture de la parenthèse de la rigueur en 1983, parenthèse qui n’a jamais été fermée! (..) Le libéralisme gouverne donc de façon bureaucratique depuis 1983, c’est-à-dire sous Mitterrand, Chirac, Sarkozy et désormais Hollande. La pire, qui les rassemble toutes, est l’omniprésence de la communication pour masquer l’impuissance de l’action. Les émissions télévisées à deux neurones, le menhir fondant sous la pluie à l’île de Sein, le guerrier qui monte au combat après l’assaut de «Charlie», la fascisation du FN afin de pouvoir mieux se présenter en Jean Moulin de ce totalitarisme en peau de lapin, tout cela cache la nullité de l’action sous des images dont on voudrait qu’elles cristallisent un capital de sympathie transformable en électorat le jour venu. (…)» (3)

Qu’en est-il de la politique internationale de la France? Continue-t-on sur la ligne du général de Gaulle, c’est-à-dire une politique d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis et une politique subtile d’équilibre au Moyen-Orient? Que nenni! Foin de tout cela! Comme l’écrit si bien Sarah Daniel ‘Difficile de distinguer gauche et droite en diplomatie… (..) Si l’on doit identifier en France un domaine où il est quasiment impossible de distinguer la gauche de la droite, c’est sans conteste la diplomatie. (…) » Que dit Védrine? (..) Que la France et l’Occident n’ont plus les moyens de leur arrogance et qu’il faut admettre que nous ne sommes plus les seuls maîtres du monde. Des principes que semble appliquer au pied de la lettre le gouvernement socialiste. La politique étrangère de François Hollande marque ainsi une remarquable continuité avec celle de Nicolas Sarkozy. Résolument atlantiste, la France est restée dans le commandement intégré de l’Otan (…) Champion de l’interventionnisme, François Hollande partage avec ses alliés américains la conviction.» (4)

Dans le même ordre, la politique concernant les migrations est plus coercitive que celle de la droite. Pour le sociologue Eric Aeschimann: «La politique migratoire du pouvoir socialiste diffère-t-elle de celle que dénonçait ce libellé? A l’examen des chiffres, le changement ne saute pas aux yeux: 12.547 expulsions de sans-papiers en 2011, 15.161 en 2014. L’équipe précédente mettait plusieurs centaines de familles dans les centres de rétention administrative (où l’on place les sans-papiers avant de les renvoyer en avion). Le nouveau pouvoir a réduit le recours à cette pratique, mais encore 110 enfants y ont été enfermés l’année dernière () Et, si les déclarations de Hollande marquent une volonté d’apaisement, c’est au prix d’une sorte de partage des rôles, Valls n’hésitant pas à flirter avec le discours identitaire.» (5)

Rony Bruaman, ancien président de Médecins Sans Frontières, est à cet effet, lui aussi, sans concession vis-à-vis de la politique étrangère de la France. Il écrit: «Quoi, une politique étrangère peut-elle être de droite ou de gauche; La gauche se définit par la question sociale fiscalité égalitaire, accès général à l’éducation et à la santé, défense du travail. La politique étrangère traite-t-elle de la défense d’intérêts stratégiques commerciaux et de sécurité de la cogestion du système international? (…) Mais ailleurs, au Moyen-Orient, notre politique est outrageusement complaisante vis-à-vis d’Israël, est-elle de droite ou de gauche? Et notre position intransigeante face à la Russie? Je déplore que nous soyons bien plus fermes vis-à-vis de l’Iran que de l’Arabie saoudite et d’Israël. Je note surtout au cours de ces dix dernières années, l’évolution de la France vers une position clairement atlantiste. A cet égard, l’ultime moment d’indépendance sur la scène internationale a été le discours de Dominique de Villepin condamnant l’intervention en Irak aux Nations unies en 2003. Si on considère que la gauche doit promouvoir une voix indépendante des puissances dominantes, alors Chirac et avant lui De Gaulle furent les représentants d’une politique étrangère de gauche.» (6)

Même avis du philosophe Bertrand Badie professeur à Sciences Po (Paris) qui parle de diplomatie punitive..Nous l’écoutons: «Il existe une politique étrangère de gauche, mais il n’est pas sûr que le gouvernement de François Hollande en applique les principes. Une véritable politique étrangère de gauche doit prendre en compte les changements dans la structure de notre monde désormais global. Elle doit dépasser la conception oligarchique qui est celle du club fermé constitué par les puissances d’hier, élargir ce directoire occidental qui régente le monde sans tenir compte des puissances émergentes et des acteurs locaux souvent humiliés. Etre de gauche suppose de ne pas pratiquer une diplomatie d’exclusion et de punition tous azimuts et de mener une politique d’ouverture hardie qui donne la parole aux nouveaux acteurs de la société civile internationale. En outre, à un moment où les tentatives de migration font considérablement plus de morts que le «terrorisme», il faut que la gauche réalise que les grandes questions sociétales internationales ont plus d’importance que les enjeux militaires classiques et sont la clé de toutes les violences internationales. Alors que les guerres d’aujourd’hui naissent de la décomposition des sociétés, il est impératif de promouvoir la cohésion sociale et la sécurité humaine au niveau mondiale. L’usage de la force traditionnelle engagée aussi bien par le gouvernement de Sarkozy en Libye, au Mali, en Irak, continue jour après jour à se solder par un échec et une relance de la violence.» (7)

Ce que l’Algérie attend de la France

S’agissant de ce deuxième voyage, les raisons – au-delà des mots de la langue de bois diplomatique – sont peut-être à décrypter dans le discours prononcé à Paris par Bernard Emié, l’ambassadeur de France à Alger le 1er juin, à l’occasion des «Rencontres Algérie 2015». On lit: «La «refondation de la relation économique stratégique entre la France et l’Algérie», se porte on ne peut mieux (…) «nos économies sont interdépendantes et la France a besoin de l’Algérie, comme elle peut apporter à l’Algérie. C’est pourquoi nous devons continuer à rechercher ensemble des synergies et des projets, afin de développer des partenariats mutuellement bénéfiques.» M.Bernard Emié considère que l’Algérie est «un terrain très favorable pour les entreprises françaises». Il cite à l’appui: des «relations politiques (qui) n’ont jamais été aussi bonnes», une «proximité historique et humaine». Voilà pour les affaires!

Pourtant, et c’est un fait on ne peut pas réduire le compagnonnage douloureux de 132 ans à de simples relations commerciales. Il y a plus que jamais un devoir d’inventaire à faire! La notion de chasse gardée de la France, sous entendue ancienne colonie, a des relents de France Afrique qui donnent des crises d’urticaire aux Algériens. Certes, nous ne savons pas faire de notre tragédie une pompe à finance ad vitam aeternam comme nous le constatons avec l’industrie de l’holocauste comme l’écrit si bien, mais notre douleur est intacte et ce n’est pas les petits accords cosmétiques et anecdotiques comme par exemple une construction d’une usine de 25.000 voitures alors que Renault vend à l’Algérie plus de 100.000 voitures et qu’ «à côté» la même entreprise Renault a construit une usine de 350.000 voitures… Cherchez l’erreur!

Nous attendons de la France si elle veut avoir des relations apaisées avec l’Algérie, qui quoi qu’en pensent les nostalgériques, a une profondeur stratégique dont la France ne peut pas faire l’économie si elle veut avoir une visibilité au Maghreb et plus largement en Afrique. Nous sommes saturés par l’aspect commercial qui devrait logiquement être subordonné à l’aspect mise à plat sans arrière-pensée de ce passé qui ne passe toujours pas pour arriver, à une véritable entente cordiale basée sur l’égale dignité. Au moment où la Grèce évalue, à juste titre, l’occupation allemande de 4 ans à 270 milliards de dollars, comme l’a fait auparavant la France vis-à-vis de l’Allemagne après la Première et la Seconde Guerre mondiale, à combien peut-on évaluer l’occupation pendant 132 ans? Cependant, nos demandes de réparations sont d’un tout autre ordre. Elles sont morales et culturelles. Morales d’abord, car la France ne peut pas continuer à prendre en otage la mémoire du peuple algérien inscrite dans les archives pendant 132 ans, retenue aussi dans les musées de France et de Navarre sous différentes formes, notamment celles des têtes de révolutionnaires algériens empaillés comme des animaux.

C’est aussi l’aspect culturel représenté justement par l’incendie tragique, scandaleux, inhumain de la bibliothèque d’Alger qui vit 600.000 volumes, parmi les plus rares, partir en fumée un certain début juin comme solde de tout compte. La France coloniale clôturait l’invasion coloniale commencée en 1830 qui vit tout les édifices religieux démolis, dégradés, qui vit aussi la bibliothèque sidi Hammouda de Constantine de près de 3000 ouvrages, ce qui était très important pour l’époque, vandalisée lors de la prise de Constantine où dit-on chaque soldat voulait «avoir son Coran».

Quand François Mitterrand a inauguré la bibliothèque d’Alexandrie dont l’incendie à tort a été imputé aux Arabes, les députés égyptiens qui ne comprenaient rien au discours ont fait au président une standing ovation et pourtant, la France n’a pas de dette vis-à-vis de l’Egypte, car le moins que la France puisse faire pour montrer réellement des signes qu’elle veut tourner la page de l’horreur coloniale et pour compenser dans une certaine mesure l’incendie de la bibliothèque d’Alger, de façon élégante est de proposer aux Algériens, la construction d’une grande bibliothèque qui fera que l’on parlera de cette France de gauche dans mille ans pour avoir osé, proposer de réparer le préjudice multidimensionnel à l’endroit du peuple algérien. Je suis sûr que cela sera un grand signe réel d’entente d’autant que la France s’acquittera dans le même temps de sa dette concernant le bel usage du français en Algérie, deuxième pays francophone qui, sans être dans la francophonie a fait plus pour le rayonnement de la langue française depuis l’indépendance que tous les autres pays qui font partie de la francophonie. C’est à ces signes que l’on reconnaîtra une gauche que les Algériens, malgré toutes les déceptions continuent à lui donner un capital de sympathie qu’elle ne doit pas dilapider.

1.Matthieu Croissandeau: Le PS est-il de droite? http://tempsreel.nouvelobs.com/ politique/ 20150604.OBS0162/le-ps-est-il-de-droite.html

2. http://www.chevenement.fr/Le-PS-ne-peut-plus-se-dire-socialiste_a1722. Html

3. Aude Lancelin http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20150604.OBS0127/michel-onfray-denonce-le-coup-d-etat-liberal-permanent.html
4. Sara Daniel http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20150604.OBS0176/affaires-etrangeres-la-diplomatie-de-hollande-est-elle-de-droite.html
5.Eric Aeschimann tempsreel.nouvelobs.com/politique/20150604.OBS0167/immigration-roms-asile-la-politique-de-hollande-est-elle-de-droite.html
6.Rony Brauman: Une position atlantiste, Nouvel Observateur, p.58, n°2639, 4-10 juin 2015
7.Bertrand Badie: Une diplomatie punitive, Nouvel Observateur; p57,n°2639 4-10 juin 2015

Article de référence : http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/218043-les-chemins-escarpes-d-une-refondation.html

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

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